C’est avec un immense plaisir que je vous propose d’entamer une série que j’espère longue et qui aura pour objectif de vous faire découvrir des œuvres d’art intégrant, de près ou de loin, une réflexion sur les nouvelles technologies de l’information et de la
création. Pour cette première rencontre, nous allons plonger directement dans le vif du sujet avec les QR codes du collectif italien Alterazioni video.
Réalisée entre 2007 et 2009, la série Night talk of the forbidden city s’intéresse à la société chinoise, et plus particulièrement à des mots, ou énoncés, « interdits » par le gouvernement. De l’espace public jusqu’aux moteurs de recherche, le pouvoir en place, avec ses légions de policiers et hackers, maintient en effet l’un des systèmes de censure les plus perfectionnés et les plus performants de la planète, empêchant quiconque voudrait se renseigner sur « Jésus Christ », le « nuage radioactif » de Fukushima ou la « frontière sino-russe », d’accomplir son sombre dessein subversif. Il n’en fallait pas moins à ce collectif très porté sur les questions politiques pour se mesurer au gouvernement chinois, à sa manière. Si Night talk of the forbidden city comprend plusieurs « sous-séries » qui s’intéressent à la question, je vous propose de jeter un bref regard sur les QR Codes.
Comme vous le savez certainement, les QR sont ces codes barres créés sous l’égide de Toyota et qui permettent, lorsqu’on les photographie à l’aide d’un smartphone ou d’une webcam, d’accéder à des adresses web, déclencher un appel téléphonique, etc.
Reprenant le procédé pour son compte, Alterazioni video a élaboré des broderies s’inspirant directement de la tradition chinoise, et sur lesquelles apparaissent des QR qui amènent la personne qui les scanne sur un moteur de recherche permettant de contourner la censure. Sur le pourtour du code est inscrit le mot interdit, en alphabet roman et en idéogrammes, dans un déploiement de couleurs relativement vives, lesquelles compliquent toute lecture immédiate. Pour l‘avoir testé avec mon propre téléphone, je peux vous assurer que le système est parfaitement rodé, et que nos amis chinois pourront aisément prendre connaissance de l’opinion internationale concernant le 17ème Congrès du Parti.
Pourquoi alors perdre son temps à broder ces codes, quand l’impression serait beaucoup plus efficace en termes de rapidité de la production, comme de la diffusion ? Il semblerait que le collectif s’amuse à croiser différents mediums, différentes techniques de communication datant d’époques différentes, afin de susciter la réflexion sur les possibilités de contournement des systèmes de censure qui s’offrent à nous actuellement. L’hybridation de techniques très anciennes – que l’on ne pense même plus à contrôler – et de techniques extrêmement récentes pourrait offrir bien des outils de subversion. Dans la même série, Matrix se présente sous forme de pierres gravées fonctionnant comme des tampons et permettant d’apposer rapidement, dans l’espace public par exemple, des mots tels que « masturbation » ou « self immolation » (et encore une fois, la technique de la matrice de pierre est très ancienne). Dernière précision qui a toute son importance : Alterazioni video a exposé ces travaux en 2007 à la DDM Warehouse Gallery, à Shanghai, sans avoir été inquiété par la police et prouvant ainsi que le système fonctionne, du moins en attendant que le gouvernement ne découvre le pot-aux-roses.
Kuro